Au premier semestre 2025, les coupes drastiques réalisées dans l’aide internationale ont commencé à impacter les programmes de santé à travers l’Afrique : le personnel de santé a été confronté à des pénuries de matériel, les campagnes prévues à cette période ont été retardées et les programmes nationaux dépendant de financements extérieurs ont dû faire face à l’incertitude.
C’est dans ce contexte que, dans un district de la République démocratique du Congo, les membres du Corps des jeunes d’ALMA sont arrivés en amont d’une distribution de moustiquaires, ont organisé une réunion avec la communauté et ont travaillé avec les habitants pour définir leurs propres critères de sélection des bénéficiaires. Ils ont également formé un comité pour superviser la planification et ont validé eux-mêmes les listes. Une fois la distribution terminée, les membres du Corps des jeunes sont revenus réaliser des visites à domicile afin de s’assurer que les familles savaient comment installer correctement les moustiquaires.
« Pour nous, le processus était aussi important que les moustiquaires elles-mêmes », explique Alexis Kabambi, co-responsable du Corps des jeunes de la RDC. « Lorsque les communautés participent aux décisions concernant les ressources qui leur sont destinées, elles se les approprient d’une manière totalement différente. »
Cette approche est au cœur du travail mené par le Corps des jeunes d’ALMA dans six pays africains tout au long de l’année écoulée. Dans le cadre de l’initiative du Fonds mondial pour l’égalité des sexes, des jeunes en RDC, en Eswatini, au Mozambique, au Nigéria, en Ouganda et en Zambie ont mis en œuvre un processus structuré et participatif afin d’identifier et de lever les obstacles liés au genre qui limitent l’accès des femmes et des filles aux services de santé, notamment concernant le paludisme. En 2025, plus de 3 000 membres des différentes communautés concernées ont participé à des séances de carte de score communautaire dans les six pays, les femmes étant majoritaires à chaque fois.
La méthodologie repose sur un dialogue structuré : les membres du Corps des jeunes animent des séances distinctes avec des femmes, des hommes, des adolescentes et des adolescents, les invitant à évaluer leur établissement de santé local selon des critères d’accès, de qualité et de prise en compte du genre. Les évaluations sont analysées conjointement avec les agents de santé et les responsables locaux, des plans d’action sont élaborés avec des responsabilités et des échéances clairement définies, et le processus est répété chaque trimestre. Les communautés suivent l’impact de leurs évaluations sur les changements concrets, notamment en assurant le suivi de leurs propres responsabilités.
Les conclusions dans les six pays ont été précises et exploitables. En Eswatini, les femmes devaient payer pour utiliser les toilettes de leur centre de santé, ce qui dissuadait nombre d’entre elles de s’y rendre. Après avoir soulevé la question lors d’un dialogue, les frais ont été supprimés, un agent d’entretien a été affecté et des rénovations ont été entreprises. Des boîtes à suggestions ont été installées afin que les patients puissent faire part de leurs préoccupations. Au Nigéria, les cas de paludisme — qu’ils soient traités en ambulatoire ou via une hospitalisation — étaient enregistrés ensemble, ce qui rendait l’analyse des données difficile. Parallèlement, les communautés ont constaté que le manque de personnel dans les établissements de santé entraînait des temps d’attente longs. Un registre spécifique dédié au paludisme a été mis en place suite à des séances de consultation avec la communauté. Lorsque le problème chronique du sous-effectif a été porté à l’attention du Commissaire à la Santé, le gouvernement s’est engagé à recruter du personnel supplémentaire en fonction des besoins identifiés. Au centre de santé de Nalugai, en Ouganda, les femmes qui fréquentaient les services de santé n’avaient aucune intimité dans les locaux de la maternité, partageaient des toilettes non identifiés comme leur étant réservés et n’étaient pas en sécurité lors de leurs visites en soirée, certaines identifiant également la barrière majeure que pouvait représenter la maîtrise de la langue. En octobre 2025, des rideaux ont été installés, les toilettes ont été clairement répartis par sexe, un gardien de nuit a été embauché et une infirmière bilingue a été recrutée afin de répondre aux besoins des communautés jusque-làexclues en raison de la langue. Au Mozambique, les ruptures de stock persistantes de médicaments ont été soulevées lors de séances de consultation et signalées par le directeur de l’établissement de santé au bureau de la chaîne d’approvisionnement du district. L’approvisionnement a été rétabli et la confiance de la communauté dans l’établissement s’est améliorée.
Ce que les dialogues communautaires ont révélé en RDC
En RDC, les conversations ont mis en lumière des obstacles apparaissant rarement dans les données nationales de santé. Lorsque Patricia Mweze, responsable provinciale de Bukavu et point focal Genre du Corps des jeunes de la RDC, et ses collègues ont créé des espaces structurés pour permettre aux femmes de s’exprimer, les problèmes soulevés allaient bien au-delà des temps d’attente ou de la distance des structures de soins.
« Les femmes ont parlé de leur incapacité à participer aux décisions concernant leur santé, de leurs craintes quant à la confidentialité de leurs informations et des risques de violence liés à la collecte d’eau, qui limitaient leur liberté de mouvement », explique Patricia. « Ces éléments ne figurent pas dans les statistiques des établissements de santé, mais ils ont un impact direct sur la décision des femmes de se faire soigner. »
Chaque dialogue communautaire en RDC a réuni 120 participants, hommes et femmes confondus. La participation des hommes et des chefs traditionnels aux côtés des femmes était délibérée, car faire évoluer les mentalités face aux questions de genre dans l’accès aux soins nécessite une implication communautaire plus large. Parallèlement à ce travail, le Corps des jeunes de la RDC a présenté ses conclusions au groupe parlementaire de l’Assemblée nationale et aux parlementaires du Kasaï. Une session plénière formelle est prévue pour poursuivre cet engagement et intégrer les données obtenues par le biais des cartes de score dans les délibérations législatives.
Au sein même du Corps des jeunes, 17 femmes ont bénéficié en RDC d’une formation grâce à un programme de leadership féminin piloté par ALMA, qui a touché plus de 130 jeunes femmes dans 17 pays. « Le travail en faveur de l’égalité des sexes doit se refléter dans les individus qui le dirigent », affirme Alexis. « Développer le leadership féminin au sein du Corps a été aussi important que toutes les actions de plaidoyer externes que nous avons menées.»
Les changements mis en œuvre en Zambie
Dans les districts de Chilanga et de Monze, en Zambie, 511 membres de la communauté ont participé à des séances de dialogue communautaire, dont 56 % de femmes. L’un des problèmes soulevés concernait l’attitude du personnel de santé envers les patients, une situation que les communautés vivaient déjà, mais au sujet de laquelle elles n’avaient pas de moyen formel de s’exprimer.
« Les gens évitaient les dispensaires à cause de la façon dont ils avaient été traités », explique Justine Mumba, qui codirige le Corps des jeunes de Zambie avec Natasha Mumba. « C’est un véritable obstacle aux soins, et le processus de carte de score a permis aux communautés de s’exprimer à ce sujet de manière structurée.»
La relation personnel-patient a été ajoutée à l’ordre du jour permanent des réunions hebdomadaires des établissements de santé et le personnel de santé a bénéficié d’une formation complémentaire. Les scores de satisfaction communautaire lors des cycles suivants ont reflété ce changement. De plus, les établissements de santé permettent désormais aux patients de choisir le sexe du professionnel de santé qui les prend en charge et sont tenus de maintenir la parité hommes-femmes parmi les prestataires de services. « Les femmes devraient pouvoir choisir qui les examine », déclare Natasha Mumba. « Nous avons soulevé cette question tout au long du processus, et c’est désormais chose faite. »
Intégration des conclusions dans les différentes politiques publiques
Les conclusions du dialogue communautaire ont été systématiquement présentées aux instances de haut niveau tout au long de l’initiative. Au Mozambique, le Corps des jeunes a organisé une session de plaidoyer au Parlement national, à laquelle ont participé 15 députés. Ces derniers ont pris connaissance des conclusions de l’évaluation communautaire et se sont engagés à élaborer un plan d’action commun avant le vote du budget national. En Ouganda, 25 députés ont participé à une session similaire. En Eswatini, le Corps des jeunes a été officiellement intégré au forum national des acteurs du genre, ce qui permet aux jeunes d’être pleinement représentés dans les discussions nationales sur les politiques de genre et de santé.
« Lorsque nous avons présenté nos conclusions aux parlementaires, nous avons apporté des cartes de score communautaires, des chiffres et des exemples concrets provenant du terrain », explique Hilder Namuddu, co-responsable du Corps des jeunes de l’Ouganda. « C’est ce qui a donné à cette discussion une dimension différente de celle d’une simple visite de plaidoyer.»
Dans les six pays, 95 femmes leaders ont été formées en 2025, et 62 % des membres de corps des jeunes sont des femmes. La mise en œuvre au niveau national au Mozambique, au Nigéria, en Ouganda et en Zambie est pilotée par des femmes.
« Obtenir l’engagement du Commissaire à la Santé pour des effectifs supplémentaires a été le fruit d’un processus », explique Grace Atinuke Felix, point focal Genre du Corps des jeunes du Nigéria contre le paludisme et les MTN. « Les communautés avaient documenté le problème grâce aux cartes de score ; nous avons étayé nos propos avec des preuves, ce qui a donné à la discussion un poids qu’elle n’aurait pas eu autrement.»
« Nous portons des témoignages des communautés devant les instances décisionnelles », déclare Patricia Mweze. « C’est ce qui concrétise le lien entre dialogue communautaire et évolution des politiques politiques, au lieu de le laisser se cantonner à la théorie. » Pour l’avenir, les dialogues communautaires se poursuivront jusqu’en 2026 dans les six pays. En RDC, la séance plénière avec l’Assemblée nationale permettra d’intégrer les données recueillies par carte de score dans un cadre législatif formel. Au Mozambique, le Corps des jeunes soumettra un plan d’action aux parlementaires avant le vote du budget. Un cours en ligne et une boîte à outils sur le genre et la lutte contre le paludisme, finalisés en 2025, favoriseront l’apprentissage entre pairs et permettront d’étendre la méthodologie à d’autres contextes nationaux.
La Journée internationale des femmes 2026 a pour thème les droits, la justice et l’action pour toutes les femmes et les filles. Pour le Corps des jeunes, ces mots décrivent un travail déjà en cours. Dans six pays, des jeunes ont consacré l’année écoulée à établir des liens entre les besoins exprimés par les communautés, les services réellement offerts par les établissements de santé et ce que les gouvernements souhaitent financer et soutenir en priorité. Les écarts sont importants et le travail se poursuit, mais dans les dispensaires, les salles de réunion et les hémicycles du continent, les changements concrets qui surviennent lorsque les communautés sont véritablement entendues deviennent de plus en plus difficiles à ignorer.
Contributeurs
Ce reportage a été réalisé grâce aux contributions d’Alexis Kabambi, co-responsable du Corps des jeunes contre le paludisme de la RDC, de Patricia Mweze, responsable provinciale de Sud-Kivu et point focal genre, de Justine Mumba et Natasha Mumba, co-responsables du Corps des jeunes contre le paludisme de Zambie, du Dr Hilder Namuddu, co-responsable du Corps des jeunes contre le paludisme de l’Ouganda, et de Grace Atinuke Felix, point focal genre du Corps des jeunes contre le paludisme et les MTN du Nigéria. Pour en savoir plus, consultez le site www.alma2030.org/our-work/youth.