Cela fait des années que je lis des articles sur le Sommet de l’Union africaine : j’ai étudié ses communiqués, suivi ses engagements et assisté aux conférences de presse annuelles sur les progrès réalisés dans la lutte contre le paludisme avec l’attention que requiert mon travail dans ce domaine. Mais lire des articles sur une assemblée et se retrouver physiquement dans cette dernière sont deux choses bien différentes. Lorsque je suis entrée au siège de l’UA à Addis-Abeba pour la 39e session ordinaire de l’Assemblée le mois dernier, j’en ai immédiatement ressenti toute l’importance : se trouvaient autour de moi les personnes — chefs d’État et de gouvernement, commissaires, ministres — dont les décisions déterminent si les engagements pris par l’Afrique sur le papier se traduisent concrètement en mesures pour les populations que nous servons.
Thème de l’édition 2026 du Sommet
Le thème de l’édition 2026 du Sommet était l’eau et l’assainissement : « Garantir un accès durable à l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ». À première vue, ces considérations semblent éloignées du paludisme. Pourtant, ce n’est pas le cas. Les maladies vectorielles comme le paludisme prospèrent dans des environnements où l’eau est mal gérée. Les maladies tropicales négligées augmentent fortement dans les communautés n’ayant accès ni à l’eau potable, ni à des installations sanitaires de base. La mortalité maternelle et néonatale demeure obstinément élevée dans les zones où les infrastructures sanitaires sont sous-financées et fragiles. Le thème était une provocation, intentionnelle ou non : comment parler d’eau et de développement sans évoquer les systèmes de santé qui les sous-tendent ? Cette question m’a accompagnée tout au long des sessions auxquelles j’ai assisté.
Conférence de presse conjointe de haut niveau
Le moment qui m’a le plus marqué a été la conférence de presse conjointe de haut niveau sur le financement durable de la lutte contre le paludisme, organisée par la Commission de l’Union africaine et l’Alliance des dirigeants africains contre le paludisme (ALMA). Y assister non seulement en tant qu’observatrice, mais aussi en tant que membre du Conseil consultatif des jeunes d’ALMA, a donné une tout autre dimension à ma participation. Le président du Botswana, Président-Avocat Duma Gideon Boko, actuel président d’ALMA, a présenté aux dirigeants et à la presse réunis le Rapport 2025 sur les progrès de la lutte contre le paludisme en Afrique. Les chiffres sont difficiles à accepter : les États membres de l’Union africaine ont enregistré 270,8 millions de cas de paludisme et près de 600 000 décès en 2024. Les progrès sont au point mort depuis 2015, et seuls cinq États membres ont atteint les objectifs du Cadre catalytique pour 2025. Dans ce contexte déjà préoccupant, l’aide publique au développement pour la santé a diminué de 21 % en 2025, plusieurs pays donateurs ayant réduit ou réorienté leur soutien bilatéral et multilatéral.
Ce que le rapport qualifie de « convergence de défis sans précédent » (comprenant l’insuffisance des financements, la résistance croissante aux agents biologiques et les crises humanitaires perturbant la prestation des services) a eu un impact différent lors de cette assemblée que si elle avait été présentée sur un écran. Assis dans cette salle, écoutant un chef d’État plaider auprès de ses homologues pour que le paludisme soit considéré comme un pilier central de la souveraineté sanitaire, et non comme un poste budgétaire réduit en cas de pénurie de financements extérieurs, j’ai réalisé l’importance du plaidoyer politique à ce niveau. Les données nourrissent l’argumentation. Mais quelqu’un doit prendre la parole et la défendre publiquement.
Réseau mondial des dirigeants pour la santé des femmes, des enfants et des adolescents
Le petit-déjeuner organisé par le Réseau mondial des dirigeants pour la santé des femmes, des enfants et des adolescents a donné lieu à une discussion différente, mais tout aussi urgente. Les dirigeants présents étaient confrontés au même problème fondamental : comment maintenir les engagements en matière de santé alors que les financements extérieurs diminuent et que les marges de manœuvre budgétaires nationales sont limitées ? L’appel du directeur exécutif du FNUAP à des réformes de l’architecture mondiale de la santé, à la production locale de produits de santé reproductive et à des systèmes de santé fondés sur des bases nationales solides plutôt que sur les cycles des donateurs… font écho aux arguments formulés lors de la conférence de presse sur le paludisme : la souveraineté sanitaire ne peut être cloisonnée par maladie ; l’enfant qui meurt d’une maladie évitable se trouve au carrefour de tous ces aspects.
Rôle des systèmes de données
Un thème transversal était celui de la redevabilité, et plus précisément, le rôle des systèmes de données pour rendre cette dernière possible. Des cartes de score nationales solides, des rapports numérisés et des outils comme la campagne CARMMA Plus pour la santé reproductive, maternelle, néonatale, infantile et adolescente (Re-strengthened Campaign on Accelerated Reduction of Maternal Mortality in Africa, soit la Campagne renforcée sur la réduction accélérée de la mortalité maternelle en Afrique) ne sont pas de simples exercices administratifs. Ils constituent le mécanisme par lequel les engagements politiques résistent à l’épreuve du terrain. Un dirigeant peut se présenter à une conférence de presse et s’engager à augmenter les allocations budgétaires à la santé ; ce qui détermine la portée de cet engagement néanmoins, c’est l’existence d’un système opérationnel permettant de le suivre, de le signaler et de le faire respecter. J’ai quitté Addis-Abeba plus convaincue que jamais qu’investir dans l’infrastructure des données, c’est investir dans la redevabilité.
Jeunes doivent être présents là où se prennent les décisions
Dans des espaces comme le Sommet de l’UA, la tendance est de présenter les jeunes comme l’avenir : on nous mentionne en fin de communiqué ; on nous invite à prendre la parole lors d’événements secondaires organisés en parallèle ; et bien sûr, les jeunes agents de santé, les éducateurs communautaires et les militants accomplissent un travail essentiel sur le terrain, partout sur le continent. Mais ce Sommet m’a avant tout rappelé que les jeunes doivent être présents là où se prennent les décisions, et non pas seulement à la marge. Les engagements pris par exemple sur le financement de la lutte contre le paludisme, la souveraineté sanitaire, la mobilisation des ressources nationales et l’architecture de la santé mondiale, façonneront le continent dont nous hériterons. C’est pourquoi je ne dois pas me contenter d’attendre pour me faire inviter, mais au contraire, faire pression pour cela.
Mon premier Sommet de l’UA a été riche en enseignements : cela a été une leçon magistrale sur le fonctionnement concret des politiques continentales ; cela a été un rappel que des chiffres comme « 270 millions de cas, 600 000 décès, une baisse des financements de 21 % » ne produisent de changement que si quelqu’un traduit ces derniers en volonté politique ; et cela a confirmé que le travail accompli par ALMA, qui consiste à réunir les dirigeants, à les tenir responsables et, désormais, à former délibérément une génération de jeunes défenseurs qui comprennent ce contexte, correspond exactement au type de travail que la situation exige.