À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre les MTN 2026, nous avons organisé un webinaire sur les moyens de faire progresser la lutte contre les MTN en les intégrant aux soins de santé primaires et en en garantissant un financement durable. Ce webinaire a été co-organisé avec la Commission de l’Union africaine, l’OMS – ESPEN, le END Fund, la Kikundi Community of Practice et Speak Up Africa.
2 février 2026.
Intervenants
Gebreselassie Agazi Fitsum, responsable de programme à la Kikundi Community of Practice (qui regroupe des responsables de la lutte contre les MTN en Afrique), a animé la session comportant notamment les intervenants suivants :
- Professeur Julio Rakotonirina (Directeur de la santé et des affaires humanitaires, Commission de l’Union africaine) : Allocution d’ouverture
- S.E. l’Ambassadrice Amma Twum-Amoah (Commissaire à la santé, aux affaires humanitaires et au développement social, Commission de l’Union africaine) : Argumentaire politique en faveur de l’intégration et de l’investissement
- Inas Mubarak Yahia Abbas (Cheffe de division Systèmes de santé, maladies et nutrition, Commission de l’Union africaine) : La vision stratégique de l’Union africaine concernant la lutte contre les maladies tropicales négligées
- Joy Phumaphi (Directrice exécutive, Alliance des dirigeants africains contre le paludisme) : Intégrer la lutte contre les MTN dans les systèmes de santé
- Dr Elizabeth Juma (Cheffe d’équipe, OMS – ESPEN – Programme spécial élargi pour l’élimination des MTN) : Le rôle de l’ESPEN
- Yaye Sophietou Diop (Directrice des partenariats et du développement, Speak Up Africa) : Le rôle du plaidoyer et des médias dans la lutte contre les MTN
- Anthony Kerkula Bettee (Responsable national des programmes, Ministère de la Santé du Libéria) : L’expérience du Libéria en matière d’intégration de la lutte contre les MTN
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Points clés du webinaire
Discours d’ouverture
Professeur Julio Rakotonirina (Directeur de la santé et des affaires humanitaires, Commission de l’Union africaine)
Le Professeur Julio a débuté son intervention en exposant le défi que représentent les MTN en Afrique. Il a souligné l’importance du passage d’une riposte fragmentée aux maladies à une approche unifiée, menée par le continent. Alors que 2026 marque le point médian vers les objectifs d’élimination de l’Union africaine pour 2030, il a appelé à un engagement renouvelé pour attendre ces derniers.
L’Afrique fait face à 30 % du fardeau mondial des maladies tropicales négligées et chaque pays de l’Union africaine est confronté à au moins une maladie tropicale négligée endémique.
Il a insisté sur la nécessité d’intégrer les interventions contre les MTN aux soins de santé primaires, en s’appuyant sur une planification fondée sur les données et prenant en compte le climat. Concernant le financement, il a souligné l’importance d’un financement national plutôt qu’externe.
Cette intégration doit être soutenue par un financement prévisible et majoritairement national pour garantir sa viabilité à long terme.
Argumentaire politique en faveur de l’intégration et de l’investissement
S.E. l’Ambassadrice Amma Twum-Amoah (Commissaire à la Santé, aux Affaires humanitaires et au Développement social, Commission de l’Union africaine)
Son Excellence a souligné qu’à moins de quatre ans de l’échéance pour atteindre les objectifs de 2030, il est urgent de traduire cet engagement en actions coordonnées. La Commissaire a réaffirmé que l’élimination des maladies tropicales négligées (MTN) dépasse le simple cadre de la santé publique.
Les MTN ne sont pas seulement un problème de santé, elles représentent également un enjeu de développement. Elles réduisent la productivité, perpétuent les inégalités et fragilisent les systèmes de santé dont dépendent nos sociétés.
La Commissaire a mis en garde contre la dépendance aux bailleurs de fonds extérieurs et a insisté sur la nécessité d’une appropriation africaine du financement de la lutte contre les MTN.
Si les partenariats internationaux restent importants, la dépendance aux financements extérieurs fragilise les programmes. Les gouvernements africains doivent privilégier un investissement national prévisible dans les systèmes de santé primaires et communautaires. Sans financement fiable, les programmes de lutte contre les MTN resteront vulnérables et les progrès durement acquis seront fragiles.
La Commissaire a également appelé à renforcer la résilience au changement climatique, la coopération régionale, et à intensifier la recherche et l’innovation menées par les Africains. Elle a enfin souligné que l’équité doit être un principe directeur de toute action.
Les communautés les plus pauvres, les plus isolées et les plus marginalisées continuent de de faire face à l’essentiel du fardeau, et les politiques que nous mettons en œuvre doivent lever les obstacles financiers, géographiques et sociaux afin que personne ne soit laissé pour compte.
Vision stratégique de l’Union africaine sur les maladies tropicales négligées
Inas Mubarak Yahia Abbas (Cheffe de division Systèmes de santé, maladies et nutrition, Commission de l’Union africaine) : La vision stratégique de l’Union africaine sur les maladies tropicales négligées
Inas Yahia a présenté la Feuille de route de l’UA pour 2030 et au-delà, un document de politique générale approuvé par les ministres et les États membres en 2024, qui vise à mettre fin au sida, à la tuberculose, au paludisme et aux MTN, à améliorer la santé maternelle et à lutter contre les maladies non transmissibles en Afrique.
Ce cadre favorise des services intégrés contre le VIH, la tuberculose, le paludisme et d’autres maladies infectieuses, fondés sur un plan, un budget et une approche uniques.
Elle a souligné que les pays devraient consacrer 15 % de leur budget national à la santé, comme le préconise la Déclaration d’Abuja. Elle a également noté que les MTN ne bénéficient souvent pas d’une ligne budgétaire spécifique dans les soins de santé primaires.
Elle a mis en lumière plusieurs recommandations issues de la réunion annuelle des experts de la Commission de l’Union africaine sur les MTN, notamment l’élaboration de plans nationaux d’atténuation des changements climatiques intégrant les MTN, la mobilisation prioritaire des ressources nationales, le renforcement de la collaboration transfrontalière, la création de lignes budgétaires dédiées aux soins de santé primaires et la promotion du transfert de technologies et du partage des connaissances entre les États membres.
Intégration des MTN dans les systèmes de santé
Joy Phumaphi (Directrice exécutive, Alliance des dirigeants africains contre le paludisme)
Joy Phumaphi a plaidé pour que les MTN deviennent une priorité centrale des cadres de développement, sanitaires, financiers et politiques. Elle a souligné trois points clés :
L’intégration de la lutte contre les MTN à la lutte contre le paludisme et à d’autres programmes prioritaires n’est pas facultative mais essentielle. Alors que le paludisme, les MTN, la santé maternelle et infantile et la nutrition affectent tous les mêmes communautés et familles, les réponses à ces défis restent cloisonnées et redondantes.
Cette fragmentation engendre des coûts, gaspille des ressources humaines et réduit l’impact.
Les MTN constituent un test de résistance pour les systèmes de santé. Là où les maladies tropicales négligées persistent, c’est souvent parce que les systèmes de santé sont les plus fragiles, notamment dans les zones rurales reculées, les communautés frontalières et les quartiers informels. Lutter contre les maladies tropicales négligées implique par conséquent de construire les infrastructures indispensables pour relever tous les défis sanitaires.
Si nous bâtissons des systèmes de santé capables d’éliminer les maladies tropicales négligées, nous bâtissons des systèmes de santé capables de répondre au paludisme, au VIH/sida, aux pandémies et à toute future menace sanitaire.
La jeunesse africaine représente une force considérable, mais sous-exploitée. Avec une formation et un soutien adéquats, les corps de jeunes peuvent piloter des services de santé intégrés. Ils peuvent aussi contribuer à la prévention des maladies, à la lutte contre la stigmatisation et au lien entre les communautés et les systèmes de santé. Joy Phumaphi a conclu son discours en déclarant :
L’Afrique ne manque pas de solutions. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une volonté politique renforcée, d’une appropriation nationale accrue et d’une action décisive.
Soutien continu à l’intégration des MTN : le rôle du Programme spécial élargi de l’OMS pour l’élimination des MTN
Dre Elizabeth Juma (Cheffe d’équipe, Programme spécial élargi de l’OMS pour l’élimination des MTN)
La Dre Juma a présenté une analyse technique de la manière dont le Programme spécial élargi de l’OMS pour l’élimination des MTN (ESPEN) soutient l’intégration. Elle s’est appuyée sur les enseignements tirés de l’élaboration de la feuille de route de l’OMS pour les MTN, au cours de laquelle les parties prenantes ont été interrogées sur l’élément fondamental du système de santé le plus important pour la pérennité des actions.
Le leadership et la gouvernance se sont révélés être l’élément fondamental du système de santé le plus important pour garantir la pérennité des actions. Le leadership et la gouvernance, et pas même le financement. Pourquoi ? Parce que c’est grâce à eux que nous pourrons mettre en œuvre toutes nos approches intégrées.
La stratégie de troisième génération de l’ESPEN se concentre sur quatre grands axes :
- intégrer la lutte contre les MTN aux politiques nationales de santé ;
- soutenir la prestation intégrée des services ;
- promouvoir des systèmes intégrés de surveillance et de laboratoire ;
- intégrer les chaînes d’approvisionnement aux systèmes logistiques nationaux.
Elle a partagé des exemples concrets issus des 18 derniers mois. Au Soudan du Sud, la vaccination a été intégrée au traitement de masse de la schistosomiase. À Madagascar, des campagnes de traitement de masse contre la filariose lymphatique ont été menées conjointement avec des campagnes de vaccination contre la polio et de distribution de vitamine A fin 2024. Son message principal était clair :
Les programmes verticaux, à eux seuls, ne peuvent garantir l’élimination durable des maladies tropicales négligées.
Le rôle des médias et du plaidoyer
Yaye Sophietou Diop (Directrice des partenariats et du développement, Speak Up Africa)
Sophie Diop a abordé les thèmes de la visibilité, de la communication publique et de l’engagement des médias. Elle a rendu compte du premier forum continental des médias sur les MTN, organisé à Cotonou (Bénin) en partenariat avec le Réseau des médias africains pour la promotion de la santé et de l’environnement (REMAPSEN). Près de 70 journalistes issus de plus de 45 pays africains ont échangé avec des experts de la santé et des responsables de programmes de lutte contre les MTN. Le principal constat du forum a été le suivant :
Les MTN restent largement invisibles dans le paysage médiatique national africain. Cette invisibilité compromet directement la priorisation politique, le financement national et la viabilité à long terme.
Le forum a également démontré que les journalistes africains souhaitent couvrir les MTN. Ils ont besoin de données actualisées, d’experts reconnus et de témoignages humains qui établissent un lien entre les MTN et les enjeux plus larges du développement. Les journalistes affirment que leur rôle est de suivre les engagements gouvernementaux et d’interroger l’utilisation des budgets. Ils considèrent les médias comme un outil de responsabilisation des dirigeants, et non comme un simple lieu de diffusion d’informations.
Éradiquer les MTN n’est pas seulement un défi technique ou financier, c’est aussi un défi de communication et de mise en récit.
L’expérience d’intégration de la lutte contre les MTN au Libéria
Anthony Kerkula Bettee (Responsable du Programme national, Ministère de la Santé du Libéria)
Anthony Bettee a décrit la transition qu’a réalisé le Libéria entre des programmes MTN distincts et individualisés et une approche nationale unique et intégrée.
Avant l’intégration, les ONG et les bailleurs de fonds acheminaient leur aide directement aux communautés. Cette pratique court-circuitait le ministère de la Santé et engendrait des programmes verticaux parallèles.
Depuis 2012, l’intégration a permis :
- une gestion consolidée des maladies ;
- la mise en place d’un groupe de travail technique unique se réunissant mensuellement ;
- l’achat groupé de médicaments pour l’administration massive de traitements ;
- l’intégration des données sur les MTN dans le système national d’information sur la gestion de la santé.
Tous les partenaires et ONG disposent désormais d’une plateforme intégrée. Le ministère de la Santé a maintenant un plan directeur unique pour toutes les MTN.
Ce parcours n’a pas été sans embûches. Parmi les principaux défis, on peut citer :
- la faiblesse des ressources humaines, le personnel de santé manquant de formation spécialisée sur les MTN et d’un encadrement régulier ;
- la dépendance persistante aux financements des donateurs ;
- les difficultés d’approvisionnement et de logistique lors de l’intégration des médicaments au système national ;
- les contraintes d’infrastructure limitant l’accès aux populations isolées ;
- les lacunes dans les données de santé électroniques qui commencent seulement à être comblées.
Thèmes transversaux et principaux enseignements
Plusieurs thèmes sont ressortis du webinaire :
L’intégration n’est plus une option : les services de lutte contre les MTN doivent être intégrés aux soins de santé primaires plutôt que gérés par des programmes verticaux.
Le financement national est essentiel : face à l’évolution du paysage mondial du financement de la santé, les gouvernements africains doivent créer des lignes budgétaires dédiées aux MTN et s’orienter vers l’objectif de 15 % de dépenses de santé fixé par la Déclaration d’Abuja.
Les données sont le moteur du progrès : une surveillance robuste, des systèmes d’information sanitaire intégrés et une planification fondée sur des données probantes sont essentiels pour suivre les progrès et plaider en faveur des ressources.
Le leadership politique est primordial : le leadership et la gouvernance ont été identifiés comme le facteur le plus important pour la pérennité de la lutte contre les maladies tropicales négligées.
L’équité doit guider toutes les décisions : les communautés les plus vulnérables, isolées et marginalisées font face au plus lourd fardeau et doivent être au cœur des stratégies d’élimination.
Les médias et le plaidoyer sont des leviers stratégiques : la visibilité des maladies tropicales négligées dans les médias nationaux et le débat politique est essentielle pour obtenir des financements nationaux et un engagement politique durable.
L’engagement des jeunes représente une opportunité inexploitée : les jeunes de tout le continent peuvent devenir des acteurs clés de la prestation intégrée de services de santé, avec un soutien et une formation adéquats.